Les sommets de Hehuanshan

Taïwan est une île principalement montagneuse, mis à part une bande côtière à l’ouest (et quelques rares villes sur la côte est, beaucoup plus sauvage) : plus de cent sommets dépassent les 3000m d’altitude, le plus haut étant le Yushan (littéralement « montagne de Jade », à 3952m, dans le sud du pays), répartis en plusieurs massifs.

Nous avons choisi celui de Hehuanshan, qui est assez central et surtout le plus accessible. D’une part il n’y a pas de permis à demander (longtemps) en avance, contrairement à la plupart des hauts sommets du pays. D’autre part, c’est ici que passe la route 14, une des seules traversant le pays d’est en ouest. C’est ainsi qu’en partant de Taipei de bon matin, au niveau de la mer, nous sommes arrivés à midi au col de Wuling, à 3275m d’altitude ! En comparaison, la plus haute voie carrossable d’Europe monte à 2829m. Et il faut dire qu’à Taïwan les routes de montagne me paraissent significativement plus confortables pour la conduite que celles en France, peut-être aussi parce que les voitures ont toutes des boîtes automatiques (et aussi parce que notre Honda en apparence quelconque tire 150 chevaux).

Un splendide premier jour

Bref, on se gare à Wuling. On a de la chance, il fait beau, la plupart des nuages sont en contrebas sauf quelques-uns qui passent de temps à autre devant le sommet le plus proche et qu’on pourrait presque cueillir. Le brillant soleil nous fait oublier qu’il ne fait que 7°C (les rafales de vent nous le rappellent de temps à autre) et on se lance à l’assaut du sommet principal du massif, Hehuan Main Peak, qui culmine à 3417m. Comme très souvent à Formose, le chemin est soit goudronné, soit taillé en marches régulières dans la pierre (principalement du schiste). On commence par redescendre dix minutes le long de la route, on tourne à droite pour entamer la montée, et… ah oui, il n’y a pas beaucoup d’oxygène ici. On fait de courtes pauses tous les cinquante mètres, et quand on prononce plus de deux phrases d’affilée on doit reprendre son souffle. Même en marchant plus lentement, on doit s’arrêter régulièrement, le simple fait de se déplacer brûle gentiment les mollets. Et on sent comme un début de migraine. Tous les promeneurs que nous croisons ont cette même allure pesante, peut-être est-ce pour cela que les petits oiseaux du coin n’ont pas peur de nous approcher ?

Il a neigé un petit peu la veille, mais c’est désormais de plus en plus rare ici. L’impression d’avoir pris le dernier paquet de pâtes au supermarché.
Le passage du nuage.


Il nous faut une heure pour parvenir au sommet, et la vue panoramique est une récompense de taille. Juste en face du col à l’est, Dong Hehuanshan (Hehuan East Peak, le pic Est) devant l’imposant Qilaishan. À l’ouest, la barrière du Jiannandashan qui a l’air si sauvage. Plus loin au nord, l’austère massif du Xueshan (la « montagne de neige », second plus haut sommet de l’île à 3886m). Et tout au loin au sud, derrière une immense mer de nuages dont dépassent quelques pic isolés, le massif du Yushan.

Vue sur Xueshan, au fond.
Le pic Est, avec le Qilaishan derrière.

Après être redescendus au parking de Kunyang pour atteindre le tout proche sommet Sud des monts Hehuan – un nuage passait à ce moment donc on n’y a vu quasiment que du brouillard – on rejoint Wuling pour le coucher de soleil. La vue est encore plus belle, et c’est avec des étoiles plein les yeux (à défaut des cieux, couverture nuageuse et pleine lune oblige) que nous nous endormons à Ren’aï, la plus haute ville de Taïwan, perchée à flanc de montagne et qui s’étend entre 1700m et 2000m le long de la route 14.

Coucher de soleil, avec le Yushan au fond à gauche.

Les ciels brouillés des Baiyue

Le lendemain matin, nous repartons vers les sommets, pour les trouver cette fois-ci noyés dans le brouillard. Une fois garés, nous montons sur le pic Est vu hier (3422m), puis sur le Shimenshan tout proche (3236m, soit à peine 80m de montée depuis le parking le plus proche), mais rien n’y fait : on n’y voit pas à cent mètres, et c’est un autre visage de ce lieu que nous découvrons, dans le calme d’une végétation aux faux-airs alpins. Il y a tout de même un certain nombre de randonneurs, et en redescendant d’un sommet ou d’un autre, ceux que nous croisons nous demandent régulièrement si ledit sommet est un « Baiyue », c’est-à-dire s’il fait partie de la liste canonique des cent sommets les plus importants de Taïwan.

Surgissant de la brume, les ruines de l’ancienne unique station de ski de Taïwan, qui était réservée à l’élite à l’époque de la dictature.


Celle-ci, forgée par un amoureux des montagnes de l’île dans les années 1970, revêt une grande importance aux yeux des Taïwanais. Beaucoup font le voyage ici car il y a trois Baiyue relativement faciles d’accès depuis les parkings avoisinants (le pic Est, le sommet principal et Shimenshan). D’ailleurs, les gens se prennent systématiquement en photo devant les plaques sommitales (bon, nous aussi, mais vous comprenez, c’est différent). Alors tant pis s’il n’y a pas le paysage, au moins il y aura la gloire. Pour être honnête, si la liste comporte en effet les plus hauts sommets de chaque massif, et si elle ne contient aucun sommet en-dessous de 3000m, elle est relativement arbitraire. Par exemple, le pic Sud n’y figure pas et cela explique qu’il était bien moins fréquenté lorsque nous y sommes passés.

Maigre consolation, nous marchons plus facilement qu’hier, comme si le corps s’était déjà un peu acclimaté au manque d’oxygène. Ou peut-être qu’inconsciemment, nous avons compris les nouvelles règles du jeu ici et les limites à ne pas franchir. Quoiqu’il en soit, en cas de besoin on peut trouver facilement des médicaments contre le mal de l’altitude dans les supérettes. Ici, tout est vraiment mis en oeuvre pour rendre ces hauts sommets aussi accessibles que faire se peut.

C’est sur la route du retour que le miracle se produit : une fois redescendus sous le nuage qui couvrait le sommet, une succession de vallées et de montagnes surgissent sous nos yeux, en contrebas les villages et champs de thé, au loin sous la grisaille un horizon bleu et sous celui-ci une autre mer de nuages…

La ferme de Qingjing

Après une bonne matinée de randonnée, quoi de mieux qu’une promenade pastorale pour se détendre en caressant des moutons ? Au centre de Ren’aï, entre la ville haute et la ville basse, s’étend la ferme de Qingjing sur plusieurs niveaux. Nous entrons par le nord, la partie des moutons. On peut les approcher sans crainte, il y a même des distributeurs de nourriture pour leur donner à manger à un prix modique. Le petit pré à l’entrée débouche sur une grande prairie pentue, peuplée de moutons, de familles (c’est une ferme dite pédagogique et ça se voit)… et d’un couple qui fait ses photos de mariage. On quitte momentanément la ferme pour un marché de producteurs locaux qui vendent notamment des spécialités inspirées du Yunnan, région chinoise d’où est originaire une partie de la population. On se régale, et les commerçants sont chaleureux, ce qui change du comportement de plusieurs vendeurs dans les supérettes en ville. Couplé à la géographie étroite de la ville (peu de stationnement et de trottoirs) et aux allumés du volant plus fréquents qu’ailleurs, cela fait de Ren’aï une ville relativement peu accueillante. Mais bref.

Hadjimé !
La plus bêêêêle journée de leur vie.
Sandwich où le pain est remplacé par du dogan (tofu séché).


On rentre enfin dans la partie sud, principalement dédiée aux chevaux. On profite du paysage pittoresque, avec un faux moulin à l’européenne. En fait la ville est connue pour être une sorte de petite Europe avec ses paysages alpins, des hôtels à colombages (comme le nôtre, mais le plus connu est le Old England Manor, qui propose même un Afternoon Tea) et des imitations d’églises gothiques. Pas le temps de flâner, on se dirige vers l’arène. Il est l’heure d’assister au spectacle des cavaliers mongols !


Les mille visages du Nantou

Le dernier matin, alors que nous nous apprêtons à quitter les montagnes, la vallée de Ren’aï s’offre encore sous un nouveau jour. Dans un léger crachin, les couches de brumes se font et se défont, masquant à moitié le paysage. C’est un régal pour les yeux que l’on complète avec un petit-déjeuner copieux de produits typiquement taïwanais. Il y a nombre d’étrangers dans notre hôtel, des Pays-Bas à la Malaisie en passant donc par la France. Beaucoup, dont moi, essaient sur des toasts les différentes pâtes à tartiner de l’hôtel, avec un résultat mitigé. Elles ont un arrière-goût peu agréable, presque boisé, mais pourquoi ? C’est Ting-Chia qui me donne la clé : en fait, il faut tartiner le toast puis le faire griller avec sa garniture dans un petit four à côté… et je retrouve le goût familier des tartines au « beurre-noix de coco » que l’on trouve dans beaucoup de petits restos de quartier pour le petit-déjeuner.

On prend la route du retour dans un décor mélancolique, on passe devant le majestueux lac-réservoir de Wanda, porte d’entrée de la réserve naturelle d’Ao-Wanda réputée pour les couleurs éclatantes de la végétation à l’automne (ce sera pour une autre fois !), puis on traverse la trouée du Nantou, ce vaste comté central du pays où nous venons de passer deux jours, qui s’étend de Hehuanshan jusqu’au Yushan, en passant par le lac du Soleil et de la Lune que nous avons visité l’an dernier. Direction l’ouest vers les collines de Baguashan, les tout premiers contreforts des montagnes où nous étions.

On visite une plantation de thé, dont l’emblème est un signe « yo » de la main. Tentative maladroite de la jouer « cool-jeune-trendy » ? Eh non, c’est tout simplement que le patron a perdu deux doigts dans une machine de l’usine. On est rassurés. Le thé est meilleur que leur humour en tout cas. En sortant, on se promène dans les champs qui s’allongent sur le plateau, avec ça et là quelques bâtiments, et des rangées de hauts palmiers (qui sont en fait des arbres à noix de Bétel, une drogue à mâchonner apparemment cancérigène encore assez répandue à la campagne, et dont les racines de l’arbre abîment le sol – on n’imagine pas tout les drames qui peuvent se cacher derrière un innocent décor). Les collines plongent dans une nouvelle mer de nuages, tandis qu’au fond on devine l’immense masse de la chaîne centrale taïwanaise. On profite encore un peu de la quiétude de ce paysage tropical d’après la pluie.

Il est temps de reprendre la route de Taipei…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *