« La petite île aux grands arbres », voilà qui pourrait être un nouveau surnom pour Taïwan. Sur les montagnes boisées poussent d’immenses cyprès millénaires, qui n’ont leurs pareils nul part au monde (sauf quelques cousins japonais et américains), et qui constituent une des plus grandes attractions touristiques du pays.
Plusieurs forêts sont renommées, comme celle d’Alishan où l’on peut également voir un lever de soleil sur une mer de nuages. Nous nous sommes rendus dans celle de Qilan, dans le centre nord du pays, en remontant la vallée d’Yilan. Le voyage commence à Yilan, une ville aux trois-quarts bordée de montagnes et ouverte sur la mer, et où les murailles rocheuses se reflètent dans un bocage urbain de rizières. On longe un véritable « fleuve de pierres » entre deux chaînes montagneuses abruptes et verdoyantes, large de plusieurs centaines de mètres, et au creux duquel serpente une rivière de quelques mètres de largeur à peine. C’est assez typique de Taïwan et probablement lié à la roche locale. On s’arrête d’abord sur un coude du fleuve pour visiter la maison de campagne de Chiang-Kaï-Chek à la vue imprenable sur Taïpingshan qui s’élève 2000 mètres plus haut sur la rive en face.





On prend ensuite le bus une heure sur des routes cahoteuses. On descend sur une terrasse au coeur de la forêt, à 1500 mètres d’altitude. Avant la visite, avec notre groupe touristique, on nous sert un repas assez copieux (c’est Taïwan…) fait de spécialités locales, dont une soupe avec un poivron du coin au goût proche du fenouil.
Nous partons enfin pour la promenade, sur un circuit d’à peine deux kilomètres entrecoupées de pauses régulières pour admirer les arbres et écouter les anecdotes de notre pétulante guide. Je comprends quelques mots mais je décroche assez vite (et Ting-Chia me fait des résumés après). J’en profite pour contempler le paysage, ou les tenues sophistiquées de nos compagnons de route – le chic du randonneur taïwanais qui s’habille comme s’il allait traverser les Pyrénées pour des chemins dont la difficulté avoisine les sorties de parking…


Il y avait autrefois de nombreux grands cyprès à Taïwan, dont certains devaient flirter avec la centaine de mètres de hauteur. Mais au début du siècle dernier, la colonisation japonaise fut si friande de ce bois, et il faut tant de siècles aux arbres pour atteindre une taille adulte, que l’espèce en a presque été éteinte. Il ne subsistent aujourd’hui ça et là que quelques géants, parmi les plus difformes (ce qui, à l’époque, les a probablement sauvés), qui dépassent de la canopée au milieu de nombreux arbres juvéniles bien plus minces.

Ils sont si rares et si particuliers qu’ils portent tous le nom d’un personnage historique ayant vécu durant leur année de naissance supposée (ils sont si vieux qu’on peut les dater au carbone 14). On trouve deux essences distinctes. La première, appelée cyprès taïwanais, se caractérise par un tronc pouvant atteindre quinze mètre de large, et une ramification qui la fait ressembler à un brocolis géant. La seconde, dite cyprès Hinoki ou cyprès du Japon, donne un tronc à la teinte rouge (un peu comme un pin). Certaines zones noires près des racines dégagent une odeur enivrante quand on les touche. Ces arbres mettent encore plus longtemps à pousser. Nous avons vu un tronc qui serait tombé depuis deux mille ans déjà, et le bois n’était toujours pas pourri. Voilà pourquoi il est si prisé pour en faire des meubles (mais la réglementation est désormais d’autant plus stricte qu’il ne reste plus beaucoup d’arbres adultes).







On repart vers quinze heures, alors que le soleil commence déjà à décliner et colore les montagnes avant qu’une couche de nuages ne vienne progressivement les recouvrir. Qui sait combien de nouveaux géants abritera cette forêt dans mille ans ?



* trois ans, à en croire la guide.